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Parlementaires, vous avez voté pour moi

Vous comprendrez que je ne me présente pas. Un groupuscule de donneurs de leçons siégeant dans la capitale du colonisateur britannique m'a en effet classé parmi les dictateurs les plus sanguinaires de la planète. L'occident décadent, après avoir pillé sans vergogne nos richesses naturelles pendant des siècles, ne peut plus maintenir sa domination qu'en exportant ses notions déliquescentes de liberté et de droits de l'homme lesquelles, appliquées au pays que je dirige seul depuis des décennies, n'apporteraient que désordre et chaos. Qu'il les garde pour lui : leur nocivité se mesure chaque jour dans la dégradation purulente de son système social.

Heureusement, chez moi, un ordre de fer règne. Et la voix des quelques opposants qui ont échappé à la légendaire férocité de ma police politique, et n'ont pas craint de trahir leur pays en trouvant asile auprès des puissances coloniales, pèserait d'un bien faible poids, en l'absence d'Internet. Efficacement contrôlé à l'intérieur des mes frontières, ce poison qui corrompt la pureté de ma jeunesse se répand en allégations mensongères dans le reste du monde sans que, jusqu'à aujourd'hui, je puisse en rien le combattre. Heureusement, un pays au moins, la France, le pays des anti-droits de l'homme, vient, par la voix de ses parlementaires, d'adopter une loi dite de la confiance dans l'économie numérique dont le volet répressif, bien qu'un peu mou dans les peines qu'il prévoit, comble mes attentes.

Ma police surveille déjà avec soin l'activité de ces quelques sites Web qui osent exprimer sans retenue leur opposition à ma politique, présentant des témoignages de soi-disant victimes d'une prétendue répression, voire des photos manifestement contrefaites d'abominables tortures. Grâce aux articles 6-I-2 et 6-I-5 de cette nouvelle loi, je serai en mesure d'en exiger la fermeture par les soins de leur seul hébergeur et sans interférence d'aucune décision de justice, au motif d'une illicéité alléguée, avec effet immédiat, et sans autre contrainte que de livrer l'identité du dénonciateur. De par le monde, mes organisations de jeunesse et les comités de soutien à ma politique ne manquent pas de militants prêts à me rendre ce service. D'autant qu'ils ne risquent rien : une dénonciation mensongère ne sera, fort légèrement, conformément à l'article 6-I-4, punie que si l'on réussit à prouver la mauvaise foi de son auteur.
En d'autres termes, le rédacteur d'un site sera, sur simple notification, présumé coupable et verra l'accès à son site interdit dès réception de celle-ci, alors que son délateur restera présumé innocent, à moins que l'on ne réussisse à prouver qu'il savait ce qu'il pourra toujours prétendre ignorer. Une telle disproportionalité sied parfaitement à ma conception de la justice.

Au demeurant, les bataillons de fainéants qui encombrent les bureaux de ma police n'auront nul besoin de se précipiter : l'article 6-V fait courir le délai de prescription des propos que je considèrerai comme attentatoires à ma politique du jour où ils cesseront d'être accessibles en ligne. Autant dire que, avec le principe du Web où publication et archivage des textes sont confondus, et où tout reste toujours disponible au prix d'une simple recherche, rien ne sera jamais prescrit. Cela revient, en somme, à pouvoir attaquer un quotidien non seulement sur son contenu du jour et des trois mois précédents, comme le prévoyait l'anachronique loi de 1881 et son concept de liberté de la presse bien digne du XIXème siècle, mais aussi sur la totalité de ses archives depuis sa création.

Quant aux amateurs de moyens d'expression plus spontanés, ils n'ont pas non plus été oubliés. Balayés, ces sordides forums auxquels tout un chacun pouvait participer au gré de ses humeurs, sans autre formalité que de donner un pseudonyme et une adresse électronique, de préférence avec un compte ouvert chez un des ces criminels dispensateurs d'anonymat, style Yahoo! ou Caramail. Désormais, grâce à l'article 6-II de la loi, les hébergeurs devront être en mesure d'identifier quiconque participe à la production de quelque contenu que ce soit. Avec le traitement qu'ils savent que je leur réserverai si jamais ils tombent entre mes mains, voilà de quoi décourager bien des aspirants à la liberté d'expression.

Pour l'anecdote, un regard plus aigu pourra relever dans cette loi une autre disposition intéressante. On commence à prendre conscience, et pas seulement au sein des régimes politiques qui, comme le mien, n'ont pas peur de se définir comme forts, des désastres potentiels que va entraîner la prolifération de Linux, ce système d'exploitation qui ose se revendiquer comme libre, et vise à rendre ses utilisateurs adultes et autonomes. Dans la profusion d'applications que contient chacune de ses distributions, on trouve quantité d'outils de sécurité que l'on peut parfaitement détourner dans un but offensif. Le projet de loi originel, n° 528 du 5 février 2003, dans son article 34-I, prévoyait d'interdire la diffusion ou la possession de ces outils, tout en précisant diverses exceptions, recherche scientifique ou protection des réseaux informatiques. Dans la version finale du texte, avec le 46-I, seule subsiste pour justifier cette possession la notion de motif légitime. Et puisqu'un débutant découvrant Linux serait bien en peine d'invoquer un tel motif, une conclusion s'impose : la loi prohibe, dans leur état actuel, la diffusion des distributions Linux auprès du grand public.
Voilà une manière bien astucieuse de tenir cet innocent public à l'écart de la tentation, et de punir les curieux, par lesquels commence toujours toute contestation.

Alors, devant tant d'attention, et une si grande compréhension des problèmes qu'affrontent quotidiennement les dirigeants à qui échoit, comme à moi, le fardeau de mener d'une main de fer un peuple ignorant, ingrat et paresseux vers un avenir radieux, qu'il me soit permis de terminer par un cri du coeur : messieurs les parlementaires, bravo, et merci.

Denis Berger, 2 juin 2004


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